BOÎTES

« On peut parler avec Matton de formes enceintes, c'est-à-dire informes encore, mais grosses, en filigrane ou en miniature, de multiples engendrements, ou encore d'une enceinte des formes, au sens où les objets, au lieu d'être mis en scène en tant que tels, sont comme secrètement encerclés, circonscrits, environnés des différents stades de leur apparition et de leur disparition. »
Jean Baudrillard, Préface de Charles Matton, Hatier, Paris 1991
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Au début des années 1980, Charles Matton commence à construire des lieux — chambres, escaliers, pièces anonymes — qu’il photographie, puis parfois repeint. Ces espaces, d’abord conçus comme dispositifs d’étude pour la peinture, prennent rapidement une épaisseur propre. À partir de 1983, ils deviennent des œuvres à part entière : Matton les appelle emboîtements. On les désignera bientôt simplement comme les boîtes.
À l’intérieur, tout est mesuré, ajusté, composé. La petite échelle permet une proximité troublante. Les lieux sont inspirés d’espaces réels ou entièrement inventés, mais tous semblent avoir été quittés à l’instant. Rien ne s’y joue, mais tout y est en suspens. Matton y fait converger tous ses médiums : peinture, sculpture, dessin, photographie, architecture, éclairage. Chaque boîte est un espace habité par l’absence, par la mémoire, par le regard.
Le verre en façade tient le spectateur à distance. On ne pénètre pas dans la boîte, on en est séparé, tenu au seuil. Mais ce seuil est actif : il déclenche l’imaginaire, la projection, le vertige de l’identification. On croit observer un lieu figé ; en réalité, on y entre par le regard, sans jamais pouvoir s’y poser.
Ces boîtes ne relèvent ni de la maquette ni de l’installation. Elles condensent plus qu’elles ne reproduisent. Elles ne cherchent pas l’illusion pure, mais la sensation juste. Une lumière, une trace, un vide organisé. Une forme d’équilibre. Maniacales, précises, obsessionnelles, elles rejouent sans fin un même mouvement : organiser le chaos, faire tenir quelque chose.
Certains, comme Jean Baudrillard ou Paul Virilio, y ont vu un simulacre : une illusion parfaite. Mais chez Matton, il ne s’agit pas de faire croire. Il s’agit de cerner. De contenir un éclat du réel. Et peut-être, dans ce fragment minuscule, de le rendre plus saisissable qu’à l’échelle du monde.
























