DESSINS
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« Le dessin est sans doute le moyen d'approche des apparences le plus subtil et le plus efficace. Il surpasse la photographie la plus attentive. En effet, aussi « piquée » soit-elle, celle-ci restera floué dans l'expression d'une matière, les informations qu'elle donnera resteront vagues. La mécanique est impuissante à sélectionner. Le dessin choisit, élimine les risques de distraction, cerne de plus près les textures en exagérant imperceptiblement la trame des choses. »
Charles Matton, Hatier, Paris 1991
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Du pastel à la mine de plomb, du trait léger au lavis chargé, le dessin est chez Matton une méthode autant qu’un geste. Une manière de s’approcher des choses, non pas pour les copier, mais pour les comprendre, les retenir. Le dessin ne reproduit pas, il décide. Il choisit ce qui compte, accentue ce qui révèle, élimine ce qui distrait. Il travaille comme la pensée, plus vite et plus loin que la mécanique de l’objectif. “Aussi piquée soit-elle,” écrivait Matton, “la photographie restera floue dans l’expression d’une matière.” Elle prend tout, sans hiérarchie. Le dessin, lui, cerne. Il simplifie pour mieux dire. Il isole pour mieux faire apparaître.
Cela ne veut pas dire que la photographie est vaine — Matton l’a suffisamment pratiquée pour le savoir. Mais elle agit sur un autre terrain : celui du témoignage, du passage, du disparu. “D’où ce parfum un peu morbide qui, souvent, se dégage d’elle.”, dit-il. Le dessin, à l’inverse, parle de ce qui résiste, de ce qui demeure. Il garde en lui une part de durée, une obstination muette à faire survivre. C’est sans doute pourquoi il revient si souvent. Lulu, encore elle, traverse le papier comme elle traverse les sculptures, les boîtes, les peintures. Comme un motif qu’on redessine pour ne pas le perdre et l'encercler.
À côté d’elle, des nourrissons à peine posés sur la page, des femmes penchées, des joueurs en plein mouvement, des arbres seuls sous un ciel vide. Rien d’anecdotique. Rien de décoratif. Tout ce qui est là est regardé avec insistance. Non pas pour faire beau. Mais pour encercler la vie. Une vie perceptible, sensible, incarnée. Matton n’a jamais cru que la photographie avait rendu le dessin inutile. Cette idée, que Malraux formulait déjà, et qui continue de rôder comme un poncif commode, il la jugeait fausse et même dangereuse. “Vous êtes fou, mon pauvre Hockney, prenez votre polaroïd !” disait-il, moqueur.
Le dessin, pour lui, n’a jamais cessé d’être l’acte le plus direct, le plus intelligent, le plus affectueux aussi. Le seul capable, peut-être, de dire la vie autrement que par le souvenir. Pas ce qui a été, mais ce qui est. Et qui, malgré tout, pourrait encore tenir.
























